Cameroun : à quoi servent les défaites ?

Publié le par Atango

Comme prévu, depuis le lamentable échec de la Coupe du Monde 2010, plusieurs acteurs majeurs du football camerounais se sont exprimés. Cela est louable. Par contre, ce qui est inquiétant, c'est le contenu de leurs propos. 


Si les défaites en sport ne servaient qu'à une chose, ce serait de permettre un renouveau complet de la politique sportive. A ce titre, certain échecs sont d'ailleurs fondamentalement positifs, car ils offrent souvent une occasion unique de nettoyer les écuries d'Augias. Ceci est vrai dans l'absolu, mais n'est pas forcément compris par tous.


Le spectacle médiatique offert par les Camerounais depuis que les Lions Indomptables ont été éliminés de la Coupe du Monde est à cet égard révélateur d'une incapacité générale à capitaliser la leçon offerte par les circonstances pour préparer un avenir meilleur. Nous avons souvent mal géré les suites de nos victoires. Nous montrons désormais que nous sommes incapables de gérer la défaite dans la dignité.


J'ai déjà évoqué le comportement éhonté de certains joueurs, et j'ai signalé la réaction sans couleur et sans saveur de la plupart des "voix autorisées", à l'exception notable de Joseph Antoine Bell. On a aussi démontré la part de culpabilité de la presse dans la débâcle subie par Samuel Eto'o et ses coéquipiers.


Eto-o_defaite.jpg


Parlons maintenant du public, tant il est vrai qu'on n'a jamais que la presse que l'on mérite. D'abord quelques chiffres :


L'avantage de gérer un blog, c'est qu'on peut suivre en temps réel la tendance médiatique. Il est facile ensuite, grâce à une interprétation rapide, de savoir ce qui intéresse le public, et partant quel est son profil (il s'agit évidemment d'un profil global).


Le pic de fréquentation sur ce blog a été atteint le 30 mai 2010, deux jours après le clash entre Samuel Eto'o et Roger Milla sur Canal Plus le 28 mai 2010. Sur les 1474 personnes connectées ce jour-là, 1346 étaient arrivées via Google. Environ 900 d'entre elles avaient tapé "conflit eto'o vs milla" pour arriver sur le blog. A titre de comparaison, l'article "The D day", publié le jour où le Cameroun disputait son premier match à la Coupe du Monde 2010, n'avait attiré "que" 567 lecteurs, dont 54 seulement étaient arrivés via Google.


J'ai relevé l'ensemble des mots et expressions tapés sur Google et conduisant au blog depuis 30 jours. "Eto'o" arrive en tête, suivi immédiatement de "conflit eto'o vs milla", et de "insultes alexandre song" ! Les recherches concernant les thèmes polémiques sont toutes classées dans les 20 premières. On a ainsi ce florilège : "makoun idiot", "le guen incompetent", "colère eto'o saint gratien", "bagarre eto'o alex song", etc. L'expression "avenir lions indomptables" arrive dernière, avec 2 occurrences seulement en un mois, précédée de "successeur paul le guen (8 occurences)."


Ces chiffres dressent le profil-type d'un internaute camerounais grand amateur de rumeurs, et réfractaire à toute réflexion prospective et sérieuse. Il est normal dans ce cas que la presse cherche à vendre du "croustillant",  même si cela ne constitue en rien une excuse pour les journaux et sites internet camerounais.


A terme, ce lecteur-internaute nourri de rumeurs et gavé de sensationnel finit par oublier qu'il contribue à l'opinion publique, ou à ce qui en tient lieu au Cameroun. Sa réaction immédiate, après la défaite, est de chercher un bouc émissaire (solution facile) sur lequel il va s'acharner jusqu'à ce que mort s'ensuive. Autant il aurait célébré la victoire dans un délire mystique (au sens où il considère que la chance et la "bénédiction" seules permettent de gagner), autant il réagit à la défaite par une colère stupide qui s'abat impitoyablement sur la première personne qui croise son chemin.


Les forums donnent en ce moment ce spectacle pénible d'hommes et de femmes se livrant sans retenue à une débauche d'injures et d'imprécations. Chacun a choisi son coupable : certains vouent Samuel Eto'o aux gémonies, tandis que d'autres veulent voir la tête de Paul Le Guen au bout d'un bâton. Ceux-ci incriminent Roger Milla pendant que ceux-là organisent le lynchage d'Iya Mohamed. Tous sont fermés hermétiquement à la réflexion (trop compliquée), et prenne chaque tentative d'analyse raisonnée comme une manifestation de lâcheté : c'est l'apanage de tous les pseudo-révolutionnaires imbéciles.


Il suffit pourtant de trois minutes de réflexion pour comprendre cette chose simple : bien que Samuel Eto'o, Paul Le Guen, Roger Milla ou Iya Mohamed, aient chacun une part de responsabilité dans ce qui s'est passé (au même titre que nombre d'autres acteurs de ce mauvais film), aucun d'entre eux ne saurait être désigné comme le seul auteur du fiasco de cette Coupe du Monde 2010. Sur les forums français, le même phénomène s'est produit, mais il a été tempéré par une presse extrêmement réactive et professionnelle, qui a contribué à un travail général de réflexion sur les causes de la déroute de l'Equipe de France en Afrique du Sud et sur les solutions à trouver dans l'immédiat.


Chez nous, les choses se passent évidemment dans la passion et dans l'outrance, et on peut parier qu'il ne sortira rien de cette pitoyable tornade. Il y a pourtant là une occasion ultime d'effectuer un travail d'analyse, qui doit être fait sans concession, et qui devrait permettre de proposer de nouveaux axes stratégiques de travail. Ce n'est qu'à ce prix qu'on a le droit de montrer sa colère.


Tout le reste n'est que pitrerie et vaine gesticulation.

Publié dans Chroniques

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Kotto Ovono Armand 28/07/2010 12:47


On a eu droit à un tolé de mea culpa!et on semble s'en satisfaire;on pensera au reste à la veille du premier match.


Billy 30/06/2010 10:43


A zamba wam!
c'est comme si c'est moi qui avais écrit cet article.
Néanmoins il faut savoir que lorsqu'on a deuil on n'a pas la lucidité nécessaire pour penser rationnellement et raisonnablement.
ça passera d'ici 2 semaines... du moins je l'éspère!


Atango 30/06/2010 13:30



lol... Espérons, mais ne rêvons pas. D'ici deux semaines, tu auras encore la guerre entre chaque chacun qui a choisi son ennemi. Milla, son obsession c'est Eto'o. Pour tel autre, c'est Le Guen.
Pour la presse, c'est tout bon, on diffuse tout ça et ça fait vendre.