Doit-on exiger d'être payé lorsqu'on travaille pour son pays ?

Publié le par Atango

Le match Algérie-Cameroun du 14 novembre 2011 a été annulé, parce que les joueurs camerounais ont refusé de prester à titre gracieux. Et voilà que des expressions comme "primes impayées", que l'on croyait disparues dans le sillage écumeux de l'histoire, réapparaissent.

 

Chacun a un commentaire à faire face à cette situation, et personne ne manquera de dire ce qu'il pense. En fait, voilà des années que l'équipe en place à la direction du football camerounais s'acharne à démontrer sa parfaite incompétence avec des épisodes de ce genre, qui nous poussent à raser les murs où que nous vivions dans le monde.

 

Le match était programmé depuis début septembre 2011, soit il y a deux mois. Et ce n'est qu'en revenant à leur hôtel, avec dans les bras le trophée de la LG Cup durement arraché aux Lions de l'Atlas, que Samuel Eto'o et ses camarades ont appris qu'ils devraient régaler gratis à Alger.

 

Evidemment, la décision de négocier un match sans prévoir de prime pour les joueurs camerounais a été avalisée par la FECAFOOT. Le Secrétaire Général de cette honorable association, Tombi à Roko, l'a confirmé avec une candeur touchante. Il faisait confiance aux joueurs pour qu'ils acceptent le deal, et il s'est mis à "négocier" avec eux lorsqu'il s'est avéré que ces jeunes gens avaient des visées contraires.

 

Or, au-delà de l'incompétence de la FECAFOOT, voici la question qui tue : doit-on exiger d'être payé en argent alors qu'on travaille pour son pays ?

 

Ceux qui connaissent l'histoire du football camerounais savent que le versement systématique de primes aux joueurs date de 1990, avec la bonne prestation des Lions Indomptables à la Coupe du Monde italienne. Jusque là, ces primes étaient occasionnelles, et très souvent payées au lance-pierre.

 

En réalité, plusieurs paramètres ont changé depuis vingt ans : les primes sont systématiquement payées, elles sont versées en espèces, avant le match ou la compétition, les joueurs se déplacent au frais de l'Etat ou de la FECAFOOT, la prime est un bonus franc car les joueurs conservent leurs salaires et, pour finir, cete rémunération est nette d'impôt.

 

Les plus jeunes seront sans doute étonnés d'apprendre qu'il fut un temps où :

 

* les joueurs connaissaient un manque à gagner lorsqu'ils quittaient leurs clubs ;

 

* les footballeurs camerounais évoluant à l'étranger payaient de leur poche leur transport, et se faisaient (parfois) rembourser ensuite ;

 

* à plusieurs reprises, les primes promises ont simplement été annulées (comprenez empochées par les chefs) pour des raisons abracadabrantesques. Le record dans le f... de gueule intégral étant cette fumeuse histoire de valise perdue entre Paris et New York en 1994.

 

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      A quoi pensent-ils en chantant l'hymne national ?

 

Les choses ont donc bien changé, car en parallèle, les salaires des joueurs ont explosé. Samuel Eto'o gagne aujourd'hui 2000 fois le salaire que percevait Roger Milla en arrivant à Valenciennes en 1976. Parmi les Lions Indomptables évoluant hors d'Afrique, le moins bien payé perçoit chaque année en salaire l'équivalant du budget d'une ville moyenne au Cameroun.

 

Autant dire que ces jeunes gens, excepté ceux qui évoluent en Afrique, sont à l'abri du besoin pour quelques générations, à condition qu'ils sachent gérer leur pécule.

 

Pour enfoncer le coin, on pourrait même ajouter que chaque prime payée correspond à 5 ans de salaire d'un enseignant de niveau bac + 5. Ou encore que l'ensemble des frais générés par l'entretien de l'équipe nationale de football (entre primes, locations d'avion, de bus, d'hôtels, etc.) correspond à la somme nécessaire pour construire et équiper entièrement un hôpital régional.

 

En clair, à l'échelle d'un pays sous-développé comme le Cameroun, l'équipe nationale de football est un luxe qui paraît absurde. A cet égard, si l'argent est la seule motivation des joueurs lorsqu'ils font grève, un tel comportement est clairement choquant.

 

Cela dit, la question du départ reste posée : doit-on exiger d'être payé lorsqu'on travaille pour son pays ?

 

Rappelons d'abord que, pour un footballeur professionnel, jouer au football est un métier. Si pour le spectateur ou le téléspectateur chaque match est un spectacle divertissant (ou pas), pour les acteurs sur le terrain, il s'agit de faire le job dont ils vivent.

 

De ce point de vue, le joueur de football qui met son talent au service de l'équipe nationale travaille, non pour son employeur, mais pour son pays. Plusieurs comparaisons viennent à l'esprit : le soldat, le professeur, le médecin, travaillent pour leur pays, et il ne viendrait à l'idée de personne qu'ils acceptent de le faire sans rémunération.

 

Mais, pour ces fonctionnaires, la nation est en même temps l'employeur. Le cas du footballeur qui vient travailler pour les couleurs nationales est en réalité sans équivalent dans l'ordre des métiers classiques. Il faut donc y réfléchir avec comme seuls outils le bon sens et la morale la plus basique. Aucun autre logiciel n'existe.

 

C'est à ce niveau qu'on revient à la différence de statut entre les joueurs évoluant en Afrique, qui ne reçoivent qu'un salaire dérisoire dans leurs clubs, et ceux évoluant en Europe qui perçoivent des rémunérations suffisamment confortables pour que l'on considère qu'un seul match joué gratuitement ne les mettra pas sur la paille.

 

Alors, oui, on applaudirait ces joueurs s'ils exigeaient les primes pour leurs camarades qui n'ont pas de salaire conséquent. On peut aussi rêver à un geste collectif de leur part comme par exemple, au hasard, remettre la totalité de leur bonus à une oeuvre caritative (certains l'ont déjà fait à titre individuel).

 

Que ces joueurs soient récompensés (pas nécessairement en argent) quand ils livrent des prestations qui remplissent de joie tout un peuple, rien de plus normal. On peut même admettre qu'ils demandent aux autorités de tenir une promesse de prime, lorsque celle-ci a été faite.

 

Mais on ne peut pas comprendre qu'ils exigent d'être payés, prenant ainsi le risque de choquer la quasi totalité de leurs compatriotes, qui vivotent avec moins d'un dollar par jour, dans un pays où l'on meurt encore du choléra, où le taux de chômage réel dépasse les 30 % et où le salaire moyen est de 50 euros.

 

Heureusement pour eux, il y a belle lurette que toute indignation est devenue impossible, de la part d'une population complètement anesthésiée par des décennies de n'importe quoi.

Publié dans Chroniques

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shabazz 16/11/2011 10:44


J'entends bien tes arguments, mais je pense que tu es passé un peu vite à coté d'un élément qui est essentiel pour moi.
En effet, compte tenu du niveau de revenu de ces joueurs (excepté les locaux), cet argent réclamé relève de l'indécence, si l'on considère qu'à priori c'est de l'argent en moins pour développer le
football au Cameroun.
Cependant, ça fait plus de 20 ans, qu'on sait très bien que cet argent n'a JAMAIS, je dis bien JAMAIS permis de développer le football au Camer. A partir de là, au lieu que des affairistes de la
FECAFOOT et du MINJES (qui pour un tournoi en pacotille se pointent à 20 avec toutes les dépenses qui vont avec) profitent de cet argent impunément, je préfère qu'ils réclament haut et fort cet
argent. Ils en feront meilleur usage que de le laisser entre les mains de ces vautours.


Atango 16/11/2011 19:24



Moi je dissocie très clairement les exigences des Lions des méthodes de la FECAFOOT. Si nous partons du postulat selon lequel nos dirigeants sont d'indécrotables pilleurs, comme le leur permet
une large part de la mentalité camerounaise, le fait que les joueurs revendiquent d'être payés alors qu'ils n'ont pas besoin de cet argent ne corrige en rien ce postulat.


Au contraire, il l'aggrave. On a ainsi d'un côté des gens riches et cupides, et de l'autre... des gens riches et cupides.


Match nul.



Bourgeois 15/11/2011 16:46


@Atango
la question"Doit on exiger d’être payé lorsqu'on travaille pour son pays?" posé n'est pas la bonne,je la réformulerai comme SARKOZY & MERKEL sur le rférendum Grec looooll
25 Millions ne représente pas grand chose comparativement aux salaires des footballeurs pro de l'équipe national du Cameroun.Les joueurs ne doivent pas transpirer sur le terrain pendant que les
officiels de la FECAAFOOT se remplissent les poches.personnes ne travaillent gratuitement pour notre chère Bled le Cameroun sans salaire,le football et une profession et celui qui voudrait
prétendre à un salaire de footballeurs professionnel peut changer de métier.ce sport est un spectacle qui genère énorment de revenus,pourquoi la cagnotte n'est elle pas redistribué à part égale
(petit coup d'oeil au Basketball NBA le Loockout ).


Atango 15/11/2011 19:21



@ Shabbaz, Greg, Bourgeois


Je comprends bien vos arguments, mais permettez-moi d'y répondre.


1. Les joueurs n'ont jamais dit qu'ils refusaient de jouer pour remettre en cause les méthodes de la FECAFOOT, qui sont effectivement d'une incompétence notoire. S'ils le disent, je serai le
premier à les soutenir et ils le savent.


2. Ils écrivent dans leur lettre que le problème, c'est les primes. Je n'ai rien lu d'autre. Je ne peux pas spéculer sur leurs intentions cachées, surtout sur un sujet aussi grave. Une fois de
plus, s'ils ont d'autres revendications, ils n'ont qu'à parler.


3. Dans la même lettre, ils évoquent l'habitude de payer des primes comme une institution. Mais aucune loi ne prévoit que l'on paye des primes aux joueurs qui viennent en regroupement pour les
sélections nationales. Une fois de plus, je revendique le dédommagement des joueurs sans salaire conséquent et j'accepte qu'on récompense chaque sélection qui rapporte un résultat positif. Mais
le paiement des primes tel qu'il est pratiqué, selon les exigences de certains joueurs (en espèces, net d'impôt et payable avant les matchs), c'est juste une forme de salaire ou de cachet. Or, le
Cameroun n'a pas les moyens de payer des cachets de ce niveau à qui que ce soit.


4. Je connais l'économie du football mieux que beaucoup de gens, et je sais ce que ce sport génère en termes de retombées. Je suis aussi conscient que l'image des joueurs comme Eto'o ou Alex Song
a une réelle valeur. Mais pour moi, le contexte de l'équipe nationale, pour un pays pauvre comme le Cameroun, devrait être déconnecté des principes purement marketing. Ces joueurs sont largement
plus riches que le niveau de développement de leur pays : la morale voudrait que ce soit eux qui donnent à la nation et non l'inverse.


Chaque somme qu'ils empochent, c'est autant de réalisations qui ne seront pas faites. Le fait que cet argent pourrait virtuellement aller dans des poches illégitimes est un autre débat.


Quand je me suis inscrit à la fac à Yaoundé, je touchais 25000 CFA de bourse mensuelle. Cette somme ne me suffisait pas, mais ça ne m'a pas fait oublier que c'était à l'époque la valeur de 100
kgs de cacao, soit un effort de travail très intense pour un paysan, et le revenu pour 6 mois d'une famille de mon village.


Les Lions ne doivent pas considérer ces affaires d'argent en relation au business mondial du football, mais par rapport à la situation de leur propre pays.


Il m'est déjà arrivé ici de proposer qu'on suspende Eto'o quand il avait dégammé. Si j'avais été en pouvoir de le faire, j'aurai suspendu tous les joueurs présents à la LG Cup à l'exception de
Choupo-Moting.


Sans état d'âme.



Greg 15/11/2011 11:29


Moi aussi, je ne suis pas tout á fait du même avis que toi Atango.
Je crois aussi que la plupart de ces joueurs n'ont pas grevé forcement à cause de ces primes. C'est sûrement la goûtte d'eau qui a débordé comme on dit. Et les joueurs ont cette fois-ci eu ras le
bol de cet amateurisme qui règne au sein de notre équipe.
Et comme d'habitude, c'est l'image du cameroun qui a pris un gros coup. On parle d'au moins 4 chaines qui avaient payé les droits de retransmission du match et près de 50000 billets vendus!! Que
diraient les petits alan nyom et kana biyick la prochaine fois qu'ils seront convoqués? assou-ekotto reviendra-til encore un jour? comment pareille équipe peut-elle prétendre faire bonne figure à
une CDM? voilà que nous n'avons même plus le niveau d'une CAN !
Et aussi, quand tu parles de choquer les compatriotes qui vivraient avec moins d'un dollar par jour en plein choléra en 2011, mais entre nous, qu'a apporté sincérement cette équipe nationale au
peuple camerounais ces dix dernières années ?


shabazz 14/11/2011 23:22


Je ne suis pas tout à fait d'accord avec toi sur cette analyse.
Je ne pense pas que ces joueurs font grèves réellement parce qu'ils veulent vraiment cet argent. La visée de cet acte est tout autre, notamment de dénoncer (enfin) la gabegie de l'organisation de
la FECAFOOT d'une part, et d'autre part, cet acte entraînera (du moins je l'espère) une formalisation des accords entre les promoteurs des matchs, les fédérations et les joueurs.
Et pour ce faire, s'il faut passer par le boycotte des matchs, et bien, je soutiendrais sans réserve cette action.