Le football camerounais : une case rongée par les termites

Publié le par Atango

 

Les temps actuels me rappellent les lendemains de Sénégal 1992. Lors de cette CAN, les Lions Indomptables avaient été sortis en demi-finale par la Côte d'Ivoire. Dès le retour à Yaoundé, les rumeurs avaient envahi les foyers et les carrefours du pays tout entier. On parlait de conflits des générations, de clans, d'indiscipline, etc. Tout comme aujourd'hui. 18 ans plus tard, les choses ont empiré.


Déjà, nous étions arrivés à cette CAN avec le titre de favori. Les lauriers tressés à cette équipe en 1990 étaient confortables, et le pays tout entier était resté sur le petit nuage italien. Nous avions sincèrement l'impression qu'on pouvait aligner n'importe quelle équipe avec n'importe quel système : l'adversaire s'effacerait de lui même pour nous laisser gagner. Pensez donc, c'est le grand Cameroun. Nombre de joueurs atteignaient la limite d'âge, mais aucun sélectionneur n'avait le courage de les mettre à l'écart.


Au retour du Sénégal, rien ne fut fait. Résultat : énorme fiasco à la Coupe du Monde 1994, avec une équipe ressemblant étrangement à celle d'aujourd'hui. Des "cadres" qui auraient dû partir depuis au moins deux ans, et des jeunes insérés à la hâte. Des égos antagonistes, des leaders nuisibles, des guerres de clans, etc. Déjà, à l'époque, on décriait le manque de vision à long terme, la gestion épicière, les ingérences multiples, le recrutement du sélectionneur selon des critères et selon des procédures obscures... Mot pour mot tout ce qu'on dénonce aujourd'hui.


Rien d'étonnant à cela puisque, au fond, rien n'a changé. Le beau parcours du Ghana à la Coupe du Monde 2010 doit rappeler aux quelques personnes qui ne le savaient pas encore qu'en football, le "back office" est aussi important que le jeu sur le terrain. Cette équipe du Black Star qui fait notre fierté aujourd'hui appartient à un pays qui s'est positionné comme un modèle de démocratie, de sérieux et d'organisation. Le Ghana a créé un contexte socio-politique dans lequel les erreurs sont constatées et corrigées. Le football en bénéficie, mais tous les autres secteurs de la vie nationale aussi.


Loin des tartarinades de certains "leaders" africains, et à l'opposé de la gestion obscure, voire obscurantiste de beaucoup d'autres, le régime ghanéen s'est réformé tout seul et tout doucement, et c'est désormais vers Accra que l'Afrique consciente se tourne. La visite de Barack Obama en juillet 2009 signait la reconnaissance internationale de cet effort : le Ghana est bien aujourd'hui le modèle pour tous les autres pays en termes de rigueur et de bonne gouvernance.


Je ne jouerai pas au jeu des comparaisons entre le Cameroun actuel et le Ghana, parce que je tiens à la santé de mon lecteur. Mais comment ne pas voir et comment ne pas dire que le Black Star est l'exact opposé des Lions Indomptables ? Comment ne pas comprendre que cela est dû à la différence entre les deux politiques sportives ? Voilà 20 ans que le Ghana construit patiemment une culture footballistique commençant à la base. Ses équipes cadettes et juniors ont été plusieurs fois championnes du monde. Voilà 15 ans que ce pays s'est mis à bâtir une infrastructure sportive de grande qualité. Pendant ce temps, le Cameroun n'a cessé de vivre sur sa légende, avec la complicité des autres nations, qui n'arrêtent pas de nous accorder une grandeur qui n'existe qu'à travers de fortes individualités. Avec un meilleur potentiel économique et humain, le Cameroun n'a rien bâti. Les succès du Ghana s'expliquent uniquement par une meilleure organisation, c'est aussi simple que cela.


Au retour de la Coupe du Monde 2010, au Cameroun, les joueurs, le public, la Fédération, les internautes, la presse, chacun cherche le coupable, et tous se trompent. La faute n'est pas à tel ou à tel : la faute revient à notre mentalité bien particulière et à notre absence totale de sérieux, quel que soit le domaine dont il s'agit. Nos succès en football n'ont jamais caché nos échecs dans tous les autres secteurs, alors que nous disposons d'un potentiel largement supérieur à la majorité des pays qui sont aujourd'hui devant nous. Qui se souvient qu'en 1972, le Cameroun accordait de l'aide à la Corée du Sud ? Les Coréens sont-ils plus intelligents que nous ? La seule réponse à cette question constitue un réquisitoire cinglant contre le naufrage collectif de tout un peuple.


Pour être précis, le calcul permanent à visée immédiate est notre principale maladie. Il s'applique à tous les domaines, à toutes les échelles, et il produit le désastre national qui pousse des milliers de Camerounais à fuir leur pays chaque année. Ceux de la diaspora, nourri à la mamelle de cette culture où la roublardise tient lieu d'intelligence, ont gardé, souvent à leur insu, les mêmes réflexes. La devise est "mon petit profit ici et maintenant". Or, chaque petit grignotage immédiat contribue à la destruction à terme du système social tout entier. On a l'impression que le Cameroun n'est pas une immense ruche au travail, mais une armée de termites qui s'attaque à une case en bambou. Chacun s'acharne à ronger le petit morceau qui se trouve à sa portée. L'écroulement récent des Lions Indomptables n'est que le premier résultat de ce travail de sape. Le reste ne tardera pas à suivre : la case Cameroun est depuis longtemps rongée de l'intérieur.


Stade_malabo2.jpg

Le Nuevo Estadio Nacional de Malabo : imaginer ceci au Cameroun ? Autant rêver de la lune ! Aberrant pour une "grande nation de football".

 

Sortons de l'allégorie et prenons un cas concret, qui pourrait s'appliquer à n'importe quel projet : construction d'un lycée, équipement d'un hôpital, etc. Supposons que l'on décide de construire un stade de football. D'ailleurs, arrêtons de supposer, puisque cette décision a été prise, semble-t-il, il y a de nombreuses années. Entre-temps, le Stade de France a été prévu, conçu et achevé. L'Afrique du Sud, le Mali, le Burkina-Faso, le Ghana ont planifié, conduit et achevé leurs travaux. Au Cameroun, rien. Car le simple début de commencement d'un projet comme celui-là impliquera une myriade d'intervenants qui n'ont rien à y faire, mais qui sont autant de petites termites sentant qu'il y a là quelque chose à ronger.


La Fédération n'osera pas bouger tant que le ministère n'aura pas garanti le financement. Le ministère des Sports devra tenir compte des autres secteurs : Travaux Publics, Urbanisation, etc. L'urgence pour chacun sera d'attendre les "hautes instructions" de la "haute hiérarchie". Cette "haute hiérarchie", comme dans l'Egypte pharaonique, est invisible, inaccessible, et toute-puissante. Elle fait et défait les destins, par coups de communiqués radio. Elle ne fait d'ailleurs que cela, raison pour laquelle les projets viennent tous mourir à son niveau. Le Cameroun est une galaxie hyper-centralisée, et le centre de cette galaxie est un trou noir.


Dans ce contexte, chaque acteur de ce circuit kafkaïen n'aura de cesse de tirer le maximum de la miette de pouvoir qui lui revient. On estime, dans le contexte économique actuel en Afrique centrale, la construction d'un complexe de 40 000 places à 30 milliards de FCFA. Dans le contexte camerounais, ce coût sera multiplié par deux ou par trois. La faute aux termites rongeuses, qui tiendront à multiplier les missions pléthoriques à l'étranger, les backchichs, les erreurs, etc. Le résultat en est tout simple : coïncés entre l'incurie des dirigeants, l'apathie prolongée du sommet qui veut pourtant décider de tout et la mentalité nationale allergique à toute tentative de sérieux, les projets sont tous dans des cartons qui sont eux-mêmes perdus dans des endroits oubliés de tous.


La nécessaire refondation du football national demeure ainsi impossible dans un contexte où rien ne va, de toutes les façons. Les égos ne pourront que continuer à se développer, car entre la puissance économique de certains joueurs qui sont milliardaires et l'appétit famélique de ceux qui sont censés les recadrer, le match est joué d'avance. Les clans, on n'a pas fini de les voir, étant donné que le pays tout entier fonctionne de la même manière. Le jeu collectif, on le cherchera longtemps, avec des joueurs qui ont grandi dans un pays où l'expression "intérêt général" est une plaisanterie.


J'ai entendu l'appel lancé pour une contribution à la refondation du football camerounais. Mais j'estime qu'il est trop tôt ou trop tard. La case tient debout, mais ne soyons pas dupes : à l'intérieur, tout est déjà rongé. Il vaut peut-être mieux attendre qu'elle se soit écroulée entièrement, avant de songer à rebâtir du neuf et du solide.

Publié dans Chroniques

Commenter cet article